L’interdiction du commerce de l’ivoire, un jalon de la protection des éléphants

L’auteure présente les ressorts de la réduction de la demande en ivoire, et notamment les leviers politiques, lors du sommet sur la conservation des éléphants organisé à l’occasion du Jackson Hole Wildlife Film Festival.

MISE A JOUR : Un jour après la rédaction de ce blog, la Chine a annoncé l’interdiction des importations de trophées de chasse en ivoire d’éléphants d’Afrique pour un an. Pour lire les commentaires de l'auteure concernant cette décision, merci de lire le communiqué de presse

Je faisais partie du panel d’intervenants spécialisés dans la réduction de la demande en ivoire lors du sommet sur la conservation des éléphants qui s’est tenu à l’occasion du récent Jackson Hole Wildlife Film Festival.

L’organisateur du panel m’a demandée de revenir sur les ressorts de la réduction de la demande en ivoire et la façon dont l’action politique pouvait changer la donne : « En Chine, IFAW associe sensibilisation de l’opinion publique, mobilisation sociale et plaidoyers pour faire changer les choses. Quel est le poids des initiatives politiques dans la réduction de la demande ? »

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette question arrivait à point nommé : 48 heures auparavant, les présidents chinois et américains, MM. Xi Jinping et Barack Obama, annonçaient leur décision d’interdire le commerce de l’ivoire dans leur pays respectif.

Si j’ai naturellement été ravie d’entendre cet engagement de la part des plus hauts responsables politiques, il me faut garder à l’esprit que l’interdiction du commerce n’est pas l’alpha et l’oméga de la sauvegarde des éléphants.

L’interdiction du commerce international d’ivoire instaurée par la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction) en 1989 constitue la première décision politique à avoir fait s’effondrer les marchés, à avoir réduit les prix de vente de l’ivoire et diminué par là même l’attrait du braconnage des éléphants.

Malheureusement, alors que les populations d’éléphants d’Afrique commençaient à se reconstituer, l’embargo a été sapé par des ventes d’ivoire légales à répétition de l’Afrique vers l’Asie, donnant lieu à l’apparition d’un marché gris et de failles juridiques que les criminels se sont empressés d’exploiter. L’ivoire revêt de nombreuses valeurs culturelles, sociales, religieuses et esthétiques dans les cultures asiatiques. Par le passé, posséder de l’ivoire était signe de richesse.

La réouverture des marchés légaux d’ivoire en Chine en 2008 a réveillé la demande assoupie de ses 1,3 milliard de citoyens, désormais dotés d’un pouvoir d’achat inédit et désireux de montrer leur statut social à travers l’acquisition de produits de luxe, y compris des produits dérivés d’espèces menacées. Les marchés légaux de l’ivoire offrent un moyen de blanchir l’ivoire de contrebande issu des massacres d’éléphants, et sont sources de confusion pour les consommateurs, qui finissent par mélanger disponibilité et légalité.

Afin que les produits et les parties d’animaux sauvages ne soient plus vendus et achetés sur ces marchés, IFAW travaille depuis 2007 avec le géant d’Internet Alibaba et sa filiale chinoise, Taobao, pour interdire la vente en ligne de produits dérivés d’espèces en danger d’extinction.

À la fin de l’année 2011, grâce à des informations fournies d’IFAW, l’Autorité de gestion de la faune sauvage de Chine a fait interdire la vente aux enchères d’os de tigre, de cornes de rhinocéros et d’ivoire d’éléphants dans le pays, conduisant à une diminution de 40 % des volumes de ventes aux enchères en Chine continentale l’année suivante. Par effet domino, l’ivoire a perdu de sa valeur, poussant les investisseurs spéculant sur les espèces sauvages en danger d’extinction à reconsidérer leur position.

Une étude récente montre que l’interdiction de l’ivoire dans les ventes aux enchères a permis de réduire le commerce des produits d’art en ivoire de 90 %, ce qui s’est également traduit par une baisse de l’intensité du braconnage des éléphants.

En Chine, le gouvernement joue un rôle crucial dans le changement des mœurs : à travers la législation, il est capable d’endiguer la demande et d’influer sur le comportement des chinois et des fonctionnaires.

Un an après que le président Xi a décidé d’interdire la consommation d’ailerons de requins dans les réceptions officielles dans le cadre de sa campagne d’austérité, le commerce d’ailerons de requins a diminué de plus de 70 pour cent en Asie.

Bien conscients des liens intrinsèques existant entre le commerce de faune sauvage, la corruption et la déliquescence morale de la société, certains citoyens chinois informés soutiennent la décision du gouvernement d’interdire le commerce de l’ivoire. Une étude conduite par IFAW révèle que la raison principale qui pousserait des personnes ayant déjà acheté de l’ivoire à se garder de le faire à nouveau serait que «  l’ivoire soit rendu illégal en TOUTES circonstances » (60 %), suivi par « une prise de position forte d’une éminence du gouvernement » (38 %). Ces résultats traduisent un soutien croissant des Chinois à la campagne anti-corruption du président Xi face à la consommation outrageuse de produits et de parties d’animaux sauvages par certains fonctionnaires de l’État. L’engagement du président chinois d’interdire le commerce de l’ivoire est un élément décisif dans la stigmatisation de l’ivoire, et par conséquent dans la réduction de la demande.

Réduire la demande implique que les lois concernant la production et la consommation de produits et de parties d’animaux sauvages soient appliquées de façon implacable et uniforme.

Des politiques strictes et univoques interdisant le commerce d’ivoire, assorties d’une mise en application rigoureuse et de sanctions sévères pour les contrevenants, permettront de stigmatiser la consommation d’ivoire et donc de soutenir les initiatives déployées par les ONG pour réduire la demande.

La campagne d’IFAW « Maman, j'ai une dent », destinée à lever toute zone d’ombre concernant l’origine de l’ivoire dans l’esprit du consommateur, a permis de réduire la probabilité d’achat d’ivoire de la tranche de la population jugée la plus sensible de 54 à 26%.

Plusieurs figures emblématiques issues du monde des affaires, de la culture, du domaine artistique et de la sphère religieuse ont allié leurs forces pour influencer leurs pairs, leurs familles, leurs amis et leurs fans, appelant chacun d’entre eux à ne pas acheter d’ivoire, exigeant du gouvernement qu’il interdise le commerce d’ivoire et demandant aux entreprises de ne pas transformer ni commercialiser l’ivoire des éléphants.

Ce n’est que lorsque l’achat, la vente et la collection d’objets en ivoire, que les investissements dans l’ivoire et que les cadeaux en ivoire seront devenus inacceptables aux yeux de la société que la demande pourra être réduite.

Et ce n’est qu’en éradiquant toute demande que nous pourrons sauver les éléphants.

Grace Ge Gabriel

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