Jason Bell
Vice-président exécutif, Stratégie, programmes et opérations sur le terrain
Quand un animal est en danger, pourquoi ne pas tout tenter pour le sauver ?
Donnons de l’espace : genèse d’une vision révolutionnaire de la conservation en Afrique
« Donnez-leur de l’espace ». Tel était le mantra du professeur Rudi van Aarde, aujourd’hui décédé, lorsqu’on l’interrogeait au sujet des éléphants de savane d’Afrique et de leurs chances de survie en tant qu’espèce. « Donnez-leur suffisamment d’espace et préservez-les au maximum de toute ingérence humaine, et leur avenir sera assuré. »

Le professeur van Aarde était intimement convaincu que si ces deux conditions étaient réunies, une cohabitation harmonieuse entre les populations humaines et les éléphants était possible. Cette conclusion était le fruit de trente années d’exploration et de recherches scientifiques pointues sur la place des éléphants dans un monde de plus en plus dynamique et complexe. « Ces recherches sont importantes, » disait-il, « car la nature est l’essence de la vie ».
Rudi van Aarde dirigeait la Conservation Ecological Research Unit ou CERU (unité de recherche en écologie de la conservation) de l’Université de Pretoria, en Afrique du Sud. Avec sa petite équipe de scientifiques et de techniciens spécialisés, il s’efforçait de concevoir et de proposer des mesures positives, fondées sur des preuves, pour offrir un avenir aux éléphants, à l’heure où de multiples facteurs rendent cet avenir plus qu’incertain.
Les travaux du professeur van Aarde et de son équipe faisaient directement écho aux objectifs d’IFAW en faveur des éléphants de savane et de leur conservation. Pendant plus de vingt ans, IFAW a donc soutenu les recherches de la CERU et les a adoptées à part entière pour servir de fondements à son initiative Donnons de l’espace, l’une des initiatives de conservation les plus visionnaires et les plus importantes de notre temps.
L’héritage que laisse le professeur van Aarde est immense. Nous lui devons de faire perdurer cet héritage, en veillant à ce que les éléphants et les populations humaines prospèrent durablement et que la science continue de contribuer fièrement à la gestion de la conservation.

La pertinence et le succès des travaux de la CERU tiennent au fait que ces travaux reposent sur un examen critique approfondi des initiatives de conservation mises en place en Afrique, par le passé et à l’heure actuelle.
Alors que les éléphants se comptaient autrefois par millions dans toute l’Afrique, il n’en reste aujourd’hui que 400 000 individus environ, principalement concentrés au sein et aux abords des parcs nationaux et des réserves d’animaux sauvages. Parallèlement, la population africaine continue de croître dans les zones urbaines et dans les communautés rurales situées autour des zones protégées.
Les parcs nationaux et les réserves sont des havres de biodiversité qui abritent une grande partie des animaux emblématiques du continent africain. En matière de conservation, ces espaces préservés sont de remarquables réussites. Mais leur existence est menacée par l’évolution rapide des pratiques d’affectation des terres et des besoins humains à l’échelle mondiale, par les effets aujourd’hui omniprésents du changement climatique et par la brutalité des réseaux criminels de braconnage qui continuent de décimer des éléphants pour leur ivoire.
De plus, ces parcs et ces réserves ne forment pas un tout cohérent : ils sont fragmentés en neuf zones distinctes en Afrique australe. Si certaines de ces zones abritent des populations d’éléphants stables, d’autres en revanche voient leurs populations d’éléphants diminuer. Chaque zone comprend des aires de conservation prioritaires, généralement entourées de zones tampon où vivent des communautés humaines et où les espèces sauvages sont protégées. Au total, ces aires prioritaires représentent un tiers de l’ensemble des zones protégées et abritent au moins la moitié des éléphants de la sous-région, l’autre moitié vivant dans les zones tampon. Pourtant, au moins 15 populations d’éléphants de la sous-région vivent en dehors des zones protégées, ce qui est préoccupant car cet isolement entrave les processus écologiques et a des conséquences néfastes sur les éléphants et d’autres espèces.
La conservation des éléphants se heurte à des défis environnementaux et à de nombreuses controverses. La polarisation autour de la « question des éléphants » en est un bon exemple. Les arguments avancés gravitent souvent autour des nombres (« trop » ou « pas assez »), sans déterminer clairement le niveau de population optimal.

Par le passé, les responsables de la gestion des espèces sauvages en Afrique australe ont répondu aux inquiétudes de surpopulation en misant sur l’abattage, considéré comme nécessaire pour maintenir « l’équilibre » et ne pas dépasser la « capacité de charge ». Cette vision a conduit au massacre de milliers d’éléphants entre les années 1960 et 1990. Or, ces pratiques d’abattage n’ont pas empêché la dégradation de la végétation et le nombre d’éléphants est reparti à la hausse dès l’arrêt des massacres. Les dégâts occasionnés par les éléphants n’étaient donc pas une question de nombre, mais plutôt de répartition des ressources. Au lieu de se focaliser sur le nombre d’individus, la conservation doit donc viser en priorité la résilience, en veillant à maintenir des habitats diversifiés propices à la stabilité des populations.
En ce sens, les recherches de la CERU ont permis de mettre au jour un facteur fondamental : celui de l’espace. Les éléphants ont besoin de beaucoup d’espace pour être à l’abri des risques liés aux contacts avec les humains. À titre d’exemple, une population de 1 000 éléphants a besoin d’au moins 2 500 km² d’habitat, voire plus, en fonction de la pluviométrie et des sources d’eau disponibles.
Étant donné les autres priorités humaines, il est peu probable que l’on affecte davantage de terres aux éléphants. L’alternative, dès lors, consiste à optimiser les espaces déjà existants. Pour cela, il faut relier de petites zones afin d’en faire des espaces unifiés fonctionnels, via la mise en place de corridors traversant les zones dominées par l’homme ou via l’extension des aires prioritaires sur les zones tampon environnantes. Ces deux solutions mettent l’accent sur la connectivité, une solution naturelle qui permet d’améliorer la capacité des populations d’éléphants à résister aux difficultés et aux menaces.
Les populations d’éléphants fluctuent pour de multiples raisons : mauvaises pratiques de conservation, négligence, perte d’habitat, conflits entre humains et animaux sauvages… Sans compter les phénomènes climatiques tels que les sécheresses et les inondations.
Par exemple, les populations d’éléphants d’Afrique de l’ouest, d’Afrique centrale et d’Afrique du nord sont en déclin en raison de mauvaises pratiques de gestion, mais elles se rétablissent dans certaines parties d’Afrique de l’est et d’Afrique australe grâce aux efforts de conservation mis en place dans ces régions.
Paradoxalement, les pratiques de gestion intensives axées sur l’installation de clôtures et l’approvisionnement en eau, par exemple, n’ont pas que des effets positifs. Si elles permettent de protéger les éléphants contre le braconnage et de favoriser leur survie, ces pratiques altèrent au passage des processus écologiques naturels, en entravant les déplacements des éléphants et en les obligeant à modifier leurs schémas d’occupation des terres. En faisant obstacle à la mobilité naturelle des éléphants, ces pratiques fragmentent leurs populations, qui se retrouvent dispersées en différents endroits, dans des parcs qui ressemblent de plus en plus à des « méga zoos ».
À l’inverse, le pari de la connectivité permet aux éléphants de se déplacer librement et de maintenir un équilibre écologique.
Au lieu de chercher à rétablir les niveaux de population historiques des espèces sauvages, la conservation doit donc mettre l’accent sur l’espace disponible et les dynamiques écologiques. La connectivité est essentielle pour stabiliser les populations d’éléphants, en parallèle d’autres actions consistant à atténuer des menaces du braconnage, de la consanguinité et de la perte d’habitat. En misant sur la connectivité, nous pouvons permettre aux éléphants de se déplacer librement et de survivre en tant qu’espèce dans toute l’Afrique, malgré les défis, en complément d’autres initiatives axées sur la lutte contre le braconnage, le maintien de l’intégrité des habitats et la bonne gouvernance.
Le concept de connectivité a donné naissance à une nouvelle stratégie de conservation des éléphants, fondée sur la mise en place de mégaparcs pour créer des métapopulations. Remplaçant les méthodes de gestion d’antan, cette nouvelle approche permet d’atténuer un certain nombre d’obstacles créés par l’homme, tels que les frontières entre pays, les clôtures ou encore l’expansion agricole, qui ont fragmenté les populations d’éléphants. Elle constitue une solution écologique puissante pour gérer les populations d’éléphants et leurs impacts, car elle favorise la mobilité des éléphants et leur répartition naturelle, en fonction des sources d’eau et de nourriture à leur disposition et au gré des fluctuations naturelles de leur population.

IFAW a toujours entretenu un lien étroit avec l’équipe de la CERU, en s’intéressant de près aux concepts de connectivité, de mégaparcs et de métapopulations développés par cette équipe. Ce lien s’est cristallisé en 2018, lorsqu’IFAW et Vivek Menon, conseiller d’IFAW et fondateur et directeur exécutif du Wildlife Trust of India, ont invité l’équipe de la CERU en Inde pour célébrer Gaj Mahotsav, une campagne et un événement destinés à sensibiliser le public à la situation des éléphants en Inde, à prévenir les conflits hommes-éléphants et à protéger les corridors et les habitats de ces animaux.
À l’occasion de cet événement, le professeur van Aarde a proposé une méthode pour réparer « l’assiette brisée » de la conservation, une métaphore qui faisait référence à la fragmentation des zones protégées en Afrique subsaharienne. D’après lui, la solution consistait à recoller ces « fragments brisés » en s’appuyant sur le principe de connectivité appliqué à la conservation. Pour ce faire, il proposait de se servir des éléphants, s’agissant de l’une des espèces les plus répandues dans la savane africaine.
Nous ne pourrons jamais complètement réparer l’assiette brisée. Mais en nous appuyant sur des recherches scientifiques solides et en obtenant l’engagement et le soutien des gouvernements, des partenaires de la conservation et des communautés, nous pouvons créer un maillage fonctionnel d’habitats où cohabitent les éléphants et les êtres humains.

De retour en Afrique, IFAW a organisé une série d’ateliers avec le professeur van Aarde et son équipe à Kapula Camp, dans le parc national de Hwange, au Zimbabwe, connu pour son importante population d’éléphants de savane. C’est là, dans ce parc, qu’est née la vision « Donnons de l’espace » d’IFAW.
Même si cette initiative n’en est encore qu’à ses débuts, IFAW travaille déjà dans plusieurs zones clés ayant une situation géographique stratégique pour assurer une connectivité transfrontalière. L’ambition ultime est de sécuriser et de connecter 12 habitats critiques d’Afrique de l’est et d’Afrique australe, abritant chacun au moins 10 000 éléphants. Ces zones clés constituent les fragments d’habitat les plus importants de leurs régions respectives et sont toutes cruciales pour assurer la continuité de l’aire de répartition des éléphants de savane. Cette vaste initiative permettra de renforcer la biodiversité en Afrique et de favoriser une cohabitation harmonieuse entre les animaux et les populations humaines dans les années à venir.
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Jason Bell
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