Dans les plaines d’Amboseli, les mâles sont de nouveau en période de musth

Il faut beaucoup de plantes pour nourrir une bête de cinq ou six tonnes.

La saison des pluies a laissé place à la saison des amours.

En plus d’être à l’affût des nids-de-poule et des ornières pleines de boue, les chercheurs d’Amboseli doivent faire attention aux éléphants mâles en période de musth.

Le musth est la période d’activité sexuelle pendant laquelle les éléphants mâles entrent en compétition pour s’octroyer les faveurs des femelles. Bien que la plupart des mâles d’Amboseli soient calmes de nature, même lorsqu’ils sont en musth, cette période se caractérise par une concurrence violente qui nous oblige à rester à distance.

Les éléphants présentent un important dimorphisme sexuel. En effet, un éléphant mâle adulte mesure plus de deux fois la taille d’une femelle adulte et peut grandir et grossir jusqu’à 40 ans passés.

C’est pourquoi mâles et femelles adoptent des stratégies de déplacement différentes. Par exemple, tandis que les femelles doivent boire tous les jours pour assurer leur production de lait, les mâles peuvent rester dans des zones plus sèches, réduisant ainsi l’énergie et le temps qu’ils passent à se déplacer. Le centre d’Amboseli est une zone où se concentrent essentiellement les femelles, si bien que nous n’y croisons des mâles que lorsqu’ils reviennent chercher les femelles aptes à s’accoupler.

Le dimorphisme sexuel est un signal évolutif d’une concurrence forte entre les mâles. Sachant qu’une femelle n’est disponible pour la reproduction que 3 à 5 jours tous les 3 à 5 ans, on comprend à quel point les occasions sont rares pour les éléphants mâles de transmettre leurs gènes.

Lorsqu’ils atteignent l’adolescence, les éléphants mâles quittent les rangs de leur famille pour partir à la conquête des plaines et à la rencontre des autres mâles avec lesquels ils explorent ces nouvelles contrées. Comme les femelles, les mâles tissent des liens d’amitié qui se renforcent au fil des ans. Ces relations peuvent durer des vies entières et les mâles en particulier sont très affectueux avec leurs amis.

Les jeunes mâles doivent se socialiser en dehors de leur famille. Sur cette photo, Jeremy, de la famille JA, joue avec Kristian, qui a quatorze ans de plus que lui.

Tous les mâles sont attirés par leurs confrères plus forts et plus âgés, qui sont souvent entourés de groupes de mâles plus jeunes. Tout comme les familles matriarcales dépendent des connaissances des femelles plus âgées, les vieux mâles dominent la société et permettent de « contenir » les jeunes mâles. Les femelles préfèrent également s’accoupler avec des mâles plus âgés et expérimentés, qui ont à la fois de meilleurs gènes et de bonnes manières. Ces derniers savent en effet se réserver les femelles et attendre jusqu’à ce qu’elles entrent en période d’œstrus, à l’inverse des jeunes mâles surexcités qui tendent à les harceler avant qu’elles ne soient en mesure de s’accoupler.

Les mâles doivent attendre de nombreuses années avant de pouvoir s’accoupler, car les combats sont risqués et peuvent avoir une issue fatale. Ils ont d’ailleurs toute une série de techniques pour évaluer la taille, le potentiel et la puissance de leurs concurrents. Les jeunes mâles commencent très tôt à se mesurer les uns aux autres par le biais de luttes amicales ou de bourrades lorsqu’ils se déplacent côte à côte.

Les mâles prennent vite conscience de leur taille et se plaisent parfois à le rappeler aux chercheurs insouciants.

Les mâles commencent à entrer en musth vers trente ans. En principe, ils peuvent engendrer à tout moment, mais pendant la période de musth, ils font montre de leur détermination à combattre pour s’arroger le droit d’accéder aux femelles et font l’étalage de leur force et de leur bonne santé. Ces signaux sont notamment perceptibles à la vue, à l’odorat et à l’ouïe. Même les humains ont la capacité de repérer un mâle en musth dans un rayon de deux kilomètres ; ils marchent le menton rentré pour paraître plus grands et adoptent une démarche arrogante pour impressionner.

Les glandes élargies situées au niveau de leurs tempes sécrètent un liquide épais et ils répandent en permanence un filet d’urine, laissant derrière eux une odeur singulière et une atmosphère chargée d’hormones. Ils émettent également un grondement sourd très particulier durant cette période.

Le musth est un signal évolutif dit « honnête » car les mâles ne peuvent pas le simuler : ils doivent être forts et en bonne santé pour pouvoir passer à cet état et s’y maintenir. Le musth provoque également des changements métaboliques, les taux de testostérones très élevés brûlant les calories plus rapidement. Les mâles se déplacent davantage en période de musth et consacrent moins de temps à s’alimenter, si bien qu’ils voient leurs conditions physiques diminuer continuellement et ne peuvent maintenir leur état que pendant quelques mois, même pour ceux qui sortent indemnes de leurs combats.

Le phénomène du musth permet aux mâles de gérer une compétition sexuelle intense avec plus d’efficacité, autre exemple qui démontre à quel point la vie sociale des éléphants est complexe et changeante. Les mâles qui ont tissé des liens d’amitié n’entrent pas en musth au même moment, ce qui leur évite de se battre et de risquer de briser une relation importante.

Cette période de la vie des éléphants est fascinante à étudier, tant pour ses aspects biologiques que comportementaux. Toutefois, les chercheurs se doivent de rester vigilants et de faire profil bas lorsque ces messieurs partent conquérir leurs prétendantes et se mesurent à leurs congénères.

Vicki Fishlock

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