Apprendre à écouter les besoins d’un chien négligé de Bosnie

Picco, l’un des chiens trouvés dans le refuge de Jajce, a adopté un couple d’Allemands qui cherchaient à donner une nouvelle vie à un chien traumatisé.

Ce billet est le second d’une série d’articles revenant sur le transport et le relogement de chiens depuis le refuge municipal de Jajce, en Bosnie-Herzégovine, jusqu’à leurs nouveaux foyers en Allemagne et en Autriche dans le cadre du programme Humane Community Development.

Picco nous observait pendant que nous marchions vers lui. Il se tenait debout, aux aguets, les yeux perçants, la queue dressée. Le sentier boueux s’élargissait et bifurquait de part et d’autre de sa hutte.

Ma collègue Ellie s’approcha en lui tendant la main, mais fit aussitôt un bond en arrière en voyant le chien se ruer sur elle. Les puissantes mâchoires de ce Doberman de 40 kilos claquèrent dans l’air alors que celui-ci était brusquement étranglé par sa chaîne. Sans perdre un instant, l’animal décrivit un cercle comme pour prendre de l’élan et se lança à nouveau à notre gorge, comme s’il bouillait de rage.

Pourtant, je ne croyais pas vraiment à son numéro d’intimidation. Il semblait manquer d’envie. Il se donnait un air féroce, et gardait par-devers lui ce qu’il était vraiment.

La question était de savoir comment nous pouvions le convaincre de nous montrer son vrai visage sans qu’il ne nous défigure. Nous avons enfermé Picco dans une cage le lendemain pour le transporter jusqu’au refuge de quarantaine en compagnie de 30 autres chiens du refuge. Il y resterait trois semaines, après quoi il pourrait gagner l’Allemagne pour y trouver un nouveau foyer.

Mais reloger un chien potentiellement dangereux n’est pas chose aisée, et ces trois semaines ne seraient pas de trop pour lui faire changer de comportement. Je crois sincèrement qu’il n’existe aucun chien au monde à qui il soit impossible d’enseigner à cohabiter avec des humains attentionnés, mais surmonter ses traumatismes prend du temps et la pire chose à faire aurait été de brusquer Picco.

Comme la conversation s’engage bien mieux après un bon biscuit, Ellie et moi commençâmes à distribuer des friandises à tous les chiens enchaînés dans ce lieu lugubre. Demain vous serez libres, leur disions-nous. Libres et aimés, oubliées les chaînes, la boue et la solitude. Nous laissions une poignée de friandises à Picco à chaque fois que nous passions à côté de lui.

Nous lui rappelions qu’il était un bon chien. Il dévorait les biscuits et arrêta bientôt de se jeter sur nous. Il sautillait de plaisir et semblait plus détendu.

Je fis l’erreur un jour de venir lui parler alors que je n’avais plus de friandises à lui donner. En voyant que je n’avais rien dans les mains, il se raidit et se jeta de tout son poids sur moi. Ses pattes avant m’enserrèrent la taille et je me sentis tout à coup prisonnière d’un anaconda.

Pourtant, il ne m’attaqua pas. Il ne me mordit pas. Il resta suspendu à moi, comme s’il attendait que je l’écoute enfin.

En dépit du déferlement d’adrénaline qui avait pris possession de mon corps, je compris soudain mon erreur. Nous n’avions pas à convaincre Picco de changer. Il savait pourquoi nous étions là et ce dont il avait besoin. Il essayait simplement de nous l’expliquer.

Humains, nourriture, douleur, peur, faim, solitude, déception, FRUSTRATION, chaleur, froid, soif, ennui, colère… Picco avait entremêlé toutes ses émotions dans un chaos d’une violence inextricable et n’arrivait plus qu’à aboyer comme un fou pour exprimer tout cela.

À LIRE : La métamorphose d’un chien craintif de Bosnie

Ce qui est incroyable chez Picco, c’est qu’il n’a jamais baissé les bras. Plus il accumulait la frustration, plus il sentait le besoin d’évacuer ses tensions, et plus les gens devenaient méchants à son égard. Son œil gauche louchait, sa mâchoire partait de biais, et il y avait quelque chose d’étrange dans la forme de son crâne. Ce chien avait sans doute subi bien des atrocités.Picco était enchaîné à sa niche à Jajce, et n’était pas vraiment amical quand nous l’avons vu pour la première fois.

De nombreux chiens se renferment sur eux-mêmes et deviennent apathiques dans ces conditions. Mais Picco continuait d’essayer de trouver celui qui l’écouterait enfin.

Et c’est ce que nous avons fait. Toute la journée, un pas après l’autre, il nous invita à découvrir son monde boueux tout en gobant nos biscuits. Nous n’avions pas le droit de le toucher. Il s’immobilisait, nous menaçait du regard et grondait. Pas encore, c’est bien trop tôt. Bien sûr, bien sûr, excuse-nous. Nous demandions la permission, pressés que nous étions par notre calendrier d’humains de le préparer au transfert, mais c’était lui qui posait les limites.

Un jour, j’essayai en dépit du bon sens de lire la puce électronique fixée sur sa nuque, et faillis y laisser un morceau à en croire les yeux noirs qu’il posa sur moi. Mais il se contrôlait toujours. Il nous disait quand il n’était pas prêt. Écoutez.

Le lendemain matin, alors que je caressais un chien non loin de Picco, je tournai la tête et aperçus Ellie à côté de lui. Elle semblait parfaitement détendue et lui grattait les oreilles alors qu’il lui mangeait littéralement dans la main. Je n’en croyais pas mes yeux.

J’avais pensé qu’il nous faudrait des semaines voire des mois pour en arriver là. Picco avait choisi sa première confidente.

Nous lui retirâmes sa chaîne le matin suivant et n’avons jamais regretté ce choix. Lui et moi sommes rapidement devenus amis et j’allais le voir chaque matin pour partager avec lui des biscuits et quelques caresses. Il se montrait adorable envers les chiots et les femelles qui respectaient son autorité.

Nous fîmes des balades le long des routes de campagne tous les jours avec Picco, qui tirait sur sa laisse comme un forcené, et les chiots qui le suivaient en glapissant. Ils jouaient, se roulaient et se cognaient contre lui. Lui les reniflait, les enjambait et leur faisait pipi sur la tête... Un vrai spectacle !

Il commença à mettre un peu d’ordre dans les terreurs de son esprit. J’appris à comprendre quand il était nerveux, effrayé, perdu ou content. Il apprit à son tour à me demander de l’aide plutôt que de me blâmer pour les choses qu’il ne pouvait exprimer.

Alors que nous nous rendions à la clinique vétérinaire pour le stériliser, il grimpa sur le siège avant et essaya de blottir son corps massif le plus près possible de moi. Il tremblait et haletait. Il était nerveux, tout simplement, et avait réussi à me le faire comprendre.

C’était merveilleux de le voir exprimer cette seule émotion plutôt que d’amalgamer tous ses tourments passés et présents dans une violente crise d’hystérie.

Une fois en Allemagne, notre fantastique organisation partenaire, Streunerglück, lui a trouvé une place dans le refuge de Hundepension LA, près de la ville de Landshut. Ce refuge a une grande expérience des chiens difficiles.

Ils se sont divinement bien occupés de lui. Nous avons reçu une photo de Picco dans son panier, le visage souriant, méconnaissable si ce n’est par son strabisme et sa gueule de travers. J’en ai presque embrassé mon écran de joie en le voyant. Quel bonheur !

Quelques semaines plus tard, il s’est trouvé un couple généreux qui cherchait précisément à adopter un chien ayant eu la vie dure.

Picco a commencé à se détendre une fois arrivé dans le refuge de quarantaine, grâce à la patience de ceux qui l’ont aidé à dominer ses peurs et ses démons.

Le couple a pris très au sérieux sa responsabilité à l’égard de ce chien, au point de faire appel à un éducateur canin pour l’aider. Oliver, le nouveau propriétaire, nous a écrit il y a quelques jours : « Hier, Picco m’a accompagné pour la première fois au restaurant et s’est très bien comporté (sauf vers la fin, au bout d’une heure et demie, où l’envie lui a pris de mâchouiller sa laisse). »

J’ai repensé au chien que nous avions rencontré trois mois auparavant, enchaîné à ses démons, aboyant sa détresse et sa rage au monde entier.

 « Picco rêve souvent lorsqu’il dort, et pousse de petits cris dans son sommeil », poursuit Oliver. « J’espère que cela l’aide à surmonter les traumatismes de son enfance. Il nous suit partout et veut toujours être dans la même pièce que nous, sauf pour dormir, où il préfère son propre lit. »

Le chaos qui s’était emparé de l’esprit de Picco s’estompait finalement. Il avait appris à parler, et nous avions appris à l’écouter.

 « J’ai oublié de vous dire, conclut Oliver, Picco est aussi devenu un grand fan des bus, tramways et métros. Nous devons toujours le surveiller pour qu’il ne lève pas la jambe sur les marches du métro ou sur le quai. » Après tout, les chiens ont leur propre manière de s’exprimer, non ?

Kati Loeffler

Découvrez notre travail concernant les animaux de compagnie en consultant notre page de campagne

Post a comment