La métamorphose d’un chien craintif de Bosnie

Nemo

Je suis toujours impressionnée par le courage des animaux que nous secourons.

Les êtres humains qu’ils ont connus n’ont montré aucune bienveillance à leur égard, et pourtant ils doivent accepter l’idée que nous sommes là pour les aider. Nous ne pouvons leur expliquer que la douleur finira par s’en aller, que la peur finira par s’estomper ; que la cage est une étape nécessaire sur le chemin de la liberté, ni qu’ils sont à présent entre de bonnes mains.

Nous leur demandons de nous faire confiance, et ils le font. Parfois dans l’instant, parfois après de longs mois. Cette confiance qu’ils nous réitèrent tient parfois du miracle.

D’Helmut, on ne voyait au début que le blanc de ses yeux dans l’obscurité de l’abri nauséabond auquel il était enchaîné. Il avait été abandonné des années auparavant alors qu’il n’était encore qu’un chiot devant un refuge municipal. Il était faible et craintif ; son existence, pathétique. L’homme qui s’occupait des chiens plaçait un morceau de pain rassis au seuil de son abri et considérait que le chien était vivant tant que le pain était mangé à son retour le lendemain.

Les chiens des environs venaient librement dans le refuge, s’accouplaient avec les chiennes enchaînées et se battaient contre les autres mâles. Helmut a été fortement amoché lors d’un combat, mais il n’a reçu aucun soin après que le gardien s’est aperçu que le bois de l’abri était maculé de sang.

Malgré tout, Helmut n’a pas grogné ni mordu quand je me suis approchée de lui pour le caresser.

Nous sommes restés assis tranquillement quelques minutes d’abord, puis de plus en plus longtemps avant qu’il ne décide de regagner l’obscurité de sa tanière. Je sentais que son corps se décontractait très légèrement sous l’effet de mes caresses. Quel courage il doit lui falloir pour qu’il me laisse ma chance, pensai-je.

Durant les trois semaines de quarantaine, Helmut et moi sommes tombés amoureux l’un de l’autre. Nos promenades étaient des parenthèses enchantées. Nous sortions deux fois par jour et marchions le long d’une route de campagne au milieu des champs de Bosnie. Ses pas étaient légers, sa tête haute, ses yeux étaient calmes et ses terreurs envolées pour quelques heures. Il reniflait, explorait et laissait des traces de son passage partout où il le pouvait. Au bout d’une semaine, il venait se presser contre le bord du chenil dès qu’il m’apercevait. Au bout de deux semaines, il bondissait inlassablement en ma compagnie. Il venait manger dans ma main et se laissait caresser sans broncher. Ses muscles tremblaient sous mes mains alors que je le massais.

Un rien l’effrayait encore : tracteur, vélo, souche d’arbre, tas d’ordures. Le pire était évidemment les autres humains. Une personne marchant dans la rue, un enfant à vélo, ou deux femmes en pleine discussion suffisaient à le faire paniquer et s’enfuir, m’entraînant dans sa course. Dans pareils cas, je le tenais fermement, lui parlais et le caressais jusqu’à ce qu’il se remette à marcher. Et nous reprenions alors notre promenade. Quel courage de continuer à avancer malgré cette terreur de vivre permanente.

Je suis devenue de plus en plus inquiète à mesure que le moment du départ pour l’Allemagne approchait. J’avais appris à ce chien à faire confiance à quelqu’un pour la première fois de sa vie, et j’allais à présent l’abandonner à des étrangers en sachant pertinemment qu’il en avait une peur viscérale. Quel déchirement ! C’était à mon tour de faire confiance aux autres, mais je n’avais pas son courage.

Notre arrivée à Munich en compagnie d’une trentaine de chiens a été pour le moins mouvementée. Je courais dans tous les sens, m’occupais des chiens, répondais aux questions des futurs foyers d’accueil et faisais les présentations. La pluie, le bruit et l’électricité ambiante se sont pourtant évanouis quand j’ai croisé le regard d’Helmut dans sa cage alors qu’un bénévole le plaçait dans sa voiture.

Ses grands yeux blancs me perçaient et j’étais impuissante. Je lui avais bien sûr fait mes adieux et lui avais expliqué que tout irait pour le mieux. Mais il pouvait sentir que je n’en savais rien.

J’aurais pourtant dû savoir. Notre merveilleuse organisation partenaire en Allemagne, Streunerglück, avait trouvé un refuge à Passau qui avait fait ses preuves dans la prise en charge de chiens traumatisés. En plus, l’association m’envoyait des nouvelles d’Helmut toutes les semaines pour me rassurer. Mais je n’étais toujours pas tranquille. Il lui faudrait un foyer aimant et des propriétaires patients et désireux de l’aider à dépasser ses peurs.

Il y a quelques jours, j’ai reçu un rapport de 22 pages intitulé « Die Angst in mir!!! » (La peur qui m’habite) et j’ai tout de suite su qu’il s’agissait d’Helmut. Frank Höfle, un dresseur professionnel qui intervient bénévolement dans le refuge de Passau, s’est intéressé au cas d’Helmut. En allemand d’ailleurs, on ne parle pas de dresseur mais de Tierlehrer, c’est-à-dire de professeur pour animaux. Frank a travaillé avec de nombreux cas difficiles et a adopté l’un de ses élèves, Baffy, un chien particulièrement traumatisé. Même si l’équipe du refuge est très gentille, Frank a vite compris qu’Helmut avait besoin d’une vraie maison. Sa femme a accepté d’accueillir l’animal et, deux jours après Noël, ils ont ramené Helmut chez eux.

À partir de cet instant, Frank et sa femme ont promis une vie nouvelle à Helmut. Et qui dit nouvelle vie, dit nouveau nom. Rebaptisé Nemo, Helmut a tourné le dos à son passé sans aucun regret.

« Dès le deuxième jour, Nemo s’est rendu compte qu’il aimait bien s’allonger sur le canapé », écrit Frank dans son rapport. « Je lui ai dit que seuls les chiens les plus braves ont le droit de s’y allonger. J’imagine qu’il se considère comme l’un d’entre eux. »

Au fil des pages, Frank me racontait chaque étape du voyage de Nemo : grimper dans une voiture, monter les escaliers, rencontrer de nouvelles personnes, aller chez le vétérinaire, et toutes ces choses qui provoquaient des crises de panique si difficiles à contrôler. En lisant ces lignes, j’ai vraiment senti tout l’amour que Frank portait à ce chien et tout le courage dont Nemo pouvait faire preuve.

À la fin d’une journée épuisante, Frank écrit : « il voulait monter nous rejoindre dans notre chambre, mais les escaliers continuaient de le terrifier. Je me suis placé sur la marche du milieu et l’ai invité à monter. Il a placé ses pattes sur la première marche, puis s’est résigné. Je suis alors descendu de quelques marches et l’ai rappelé. Il a rassemblé tout le courage qui lui restait et a grimpé les marches à mes côtés jusqu’en haut. Chapeau. »

Frank expliquait en bas de la dernière page que sa femme et lui avaient décidé de garder Nemo. Je ne pouvais pas en croire mes yeux. J’avais sous-estimé la bonté de certaines personnes dans ce monde. Nemo avait enfin un foyer.

Le lendemain de son exploit dans les escaliers, Nemo est allé sauter sur le lit pour réveiller ses parents humains avec une joie non contenue. « C’était si merveilleux de voir que ce chien, qui semblait s’être résigné à sa misérable existence et se méfiait tant des humains, pouvait enfin exprimer de si belles émotions. J’ai le sentiment qu’il voulait nous dire merci, merci pour tout. »

Helmut a appris à vivre et à être aimé.

Voilà la vraie définition du courage.

Katie Loeffler

En savoir plus sur le transport des chiens de la Bosnie vers l’Allemagne.

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