Nania en marche vers sa liberté

Nania avec Idrissa, l'un des soigneurs qui veillent sur elle.

Il fait frais et encore nuit lorsque j’arrive à l’Unité de gestion des Deux Balé de Boromo. Il est 4h45. Pour l’instant, seuls le braiement des ânes qui déambulent dans les rues et quelques aboiements de chiens se font entendre. Mais bientôt, l’appel à la prière du muezzin résonnera dans la ville. Les premiers grondements des moteurs de motos et de voitures se mêleront aux rires des enfants allant à l’école et au chant des militaires entamant leur réveil musculaire au pas de course. A cette heure, Nania aura quitté la ville.

Depuis son enclos de fortune, Nania a déjà senti ma présence. Trompe levée à la verticale, elle hume l’air et le ramène dans sa bouche où l’organe voméro-nasal permet d’en analyser chaque molécule. Dans la course à l’olfaction, les éléphants ont devancé les rats en 2014 à l’issue de recherches menées par des scientifiques de l’université de Tokyo. Nania est dotée de l’odorat le plus développé du règne animal. Ce dernier serait cinq fois plus sensible que le nôtre, et deux fois plus performant que celui du chien. Le monde des éléphants, comme nombre d’animaux, est avant tout un monde d’odeurs.

Alors que le camion chargé de transporter Nania vers sa nouvelle vie manœuvre pour positionner son plateau au niveau de sacs de cailloux disposés en ‘escaliers’ d’accès, Nania et moi nous saluons comme à l’accoutumée. Les éléphants étant très tactiles, notamment avec leurs jeunes, je lui caresse la trompe pourvue de petits poils sensoriels et lui explique que nous la ramenons chez elle, dans son habitat, au plus près des siens afin qu’un jour elle nous quitte, les rejoigne et vive sa vie d’éléphant sauvage. Je lui parle de l’enclos de réhabilitation (0,25 ha) qu’IFAW a fait construire pour elle à proximité d’un point d’eau où elle se rendra plusieurs fois par jour avec ses gardiens et lui annonce que Whisty (le mouton avec lequel elle s’est liée d’amitié) a reçu l’autorisation exceptionnelle de séjourner dans le parc à ses côtés. Nania pose l’extrémité de sa trompe sur mon nez, telle une ventouse…

Nania et Whisty (le mouton avec lequel elle s’est liée d’amitié) dans leur nouvel enclos et accompagnés d’Abdoulaye, l’un des soigneurs.

Il est 5h50. Le camion est prêt à accueillir Nania et Whisty. Les matelas de protection ont été disposés de manière à éviter toute blessure pour les animaux et pour l’équipe qui restera à leurs côtés, des rameaux aux feuilles tendres dont se délecte notre duo insolite ont été accrochés comme demandé. Plusieurs jerricans d’eau sont calés dans des pneus de voiture disposés de manière à faire un enclos et servir d’assise à l’équipe. Nous faisons avec les moyens à notre disposition et devons être créatifs pour assurer le bien-être et la sécurité tant de Nania et Whisty que de chacun d’entre nous. Agée de 18 mois environ, Nania pèse 500 à 600 kg. Nous ne faisons plus le poids face à elle. Je valide cette mise en place plutôt cosy et m’assure que nous restions en comité restreint pour l’étape à venir. 

6h00 : l’heure du second biberon de Nania. Toutes les trois heures, elle boit 2 litres d’une recette complexe adaptée à ses besoins. Idrissa, Souleymane, Salif et Abdoulaye, les gardiens devenus les mamans de substitution de l’éléphanteau, fondent tous leurs espoirs de réussite sur ce biberon. Je suis moins confiante. Alors que Nania est autorisée à quitter son enclos, Abdoulaye, biberon en main, l’attire vers les sacs de cailloux qu’il l’a entrainée à franchir. Cela a toujours été un jeu d’enfant. Salif et Idrissa l’encouragent. Elle les écoute, fixe son biberon, pose une patte sur le premier sac, puis une seconde sur le niveau supérieur, puis s’arrête. Aujourd’hui, Nania n’a pas envie. Elle sent que ce camion que nous lui avons présenté deux jours auparavant est un piège. C’est alors au tour de Whisty de servir d’appât... sans succès. Nania ne veut pas coopérer. Les petites bananes mûres à point dont elle raffole ne la convainquent pas plus de monter. Cela fait trente minutes que ses gardiens renouvèlent les tentatives, trente minutes que Nania les met en échec. L’option ‘camion’ est avortée.

Le soleil se lève. J’annonce que nous conduirons Nania vers son nouvel enclos…à pied. Les éclats de rire qui avaient prévalu la veille lorsque j’avais conseillé à chacun de venir équipé de bonnes chaussures se sont évanouis. 14km nous attendent.

Nous nous mettons en route, Nania en tête suivie de Whisty. Des villageois se rendant aux champs restent interloqués de croiser ce cortège si singulier. Après 1h30 de marche, l’entrée du parc national de 80600 ha où résidera Nania est en vue. Nous y faisons un arrêt pour l’abreuver. Elle est rejointe par Whisty qui a fait une partie du trajet en voiture. Elle le retrouve avec joie et l’entoure de sa trompe. C’est ensemble qu’ils parcourront les 8km de savane restants.

Nania se place au milieu du groupe que nous formons comme elle le ferait au sein de son troupeau. Elle avance docilement. Je sens sa trompe taper contre mes jambes à chaque pas que nous faisons. A 9h00, nous stoppons notre progression pour qu’elle ingurgite en quelques secondes son troisième biberon et l’aspergeons d’eau. D’instinct, elle se couvre de terre pour protéger sa peau fragile. La terre fait office de crème solaire et d’insecticide. Nous repartons mais la cadence se fait moins rapide.

10h20, l’émotion nous saisit. Nania franchit le seuil de son enclos de réhabilitation. Elle est enfin chez elle. Nous réalisons soudain que nous venons d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Sans doute sera-t-il unique tels cette marche de 4 heures dont elle a impulsé le rythme, cette trompe plus courte que celle de ses congénères du même âge ou son lien fusionnel à Whisty.

Nania, ‘volonté ‘ en langue dioula, est un nom qui lui sied à merveille.

Céline Sissler-Bienvenu

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