Matt Collis
« Les décisions politiques en matière de faune et de flore sauvages doivent faire partie intégrante des actions du gouvernement — elles ne sont pas optionnelles. »
Le rôle étonnant des dugongs dans la lutte contre le changement climatique
Les dugongs, que l’on surnomme souvent « vaches marines », passent leur vie à brouter les herbiers marins dans les eaux côtières peu profondes. S’ils sont surtout connus pour être de dociles animaux marins, une nouvelle étude vient de montrer qu’ils pourraient également être de puissants alliés dans la lutte contre le changement climatique.
D’après cette étude soutenue par IFAW et plusieurs de ses partenaires, les dugongs pourraient en effet plus que doubler la quantité de carbone que peuvent stocker les herbiers marins, venant ainsi renforcer l’un des mécanismes naturels les plus efficaces qui existent pour lutter contre le changement climatique.
Cette découverte, publiée dans la revue scientifique Frontiers in Marine Science, vient s’ajouter au nombre croissant de preuves scientifiques qui montrent que les animaux sauvages jouent un rôle vital dans le fonctionnement des écosystèmes et que leur protection peut contribuer à renforcer les solutions climatiques naturelles.

Les herbiers marins figurent parmi les puits de carbone naturels les plus performants de la planète. Bien qu’ils ne couvrent que 0,2 % des fonds marins, ces écosystèmes sont capables de capturer du carbone à un rythme jusqu’à 35 fois plus rapide que les forêts tropicales et l’on estime qu’ils stockent entre 10 % et 18 % de l'ensemble du carbone piégé dans les sédiments océaniques à travers le monde.
Cette caractéristique fait des herbiers marins l’un des plus importants écosystèmes de carbone bleu sur Terre. En captant et en stockant du carbone dans les fonds marins, les herbiers en bonne santé contribuent à ralentir le changement climatique, tout en soutenant la biodiversité marine et les communautés côtières.
Cette nouvelle étude montre que les dugongs renforcent considérablement ces bénéfices. Elle a été réalisée dans des herbiers marins du Bahreïn, qui abritent l’une des plus importantes populations restantes de dugongs dans le monde. Les chercheurs ont montré que les herbiers marins broutés par des dugongs ont une capacité de stockage du carbone près de deux fois supérieure à celle d’herbiers comparables situés dans des zones où il n’y a pas de dugongs.
En broutant les herbiers marins, les dugongs influent sur la croissance des plantes, la circulation des nutriments et la transformation des sédiments, ce qui augmente la capacité de stockage du carbone à long terme.
Au-delà de stimuler la croissance des plantes, les dugongs participent au renouvellement des nutriments et aux interactions avec les sédiments des fonds marins, ce qui permet d’augmenter la capacité de capture et de stockage du carbone au fil du temps.
Ces conclusions soulignent que protéger les dugongs ne permet pas uniquement d’éviter l’extinction de ce mammifère marin unique en son genre, mais aussi de préserver la santé et les bénéfices climatiques des écosystèmes que ces animaux contribuent à entretenir.
Ces découvertes sur les dugongs viennent s’ajouter aux preuves de plus en plus nombreuses du rôle essentiel joué par la faune sauvage dans la régulation du cycle du carbone. Les scientifiques estiment que les solutions climatiques naturelles pourraient assurer environ un tiers de la réduction des émissions de carbone nécessaire pour éviter les effets les plus graves du changement climatique. Or, les écosystèmes sont indissociables des animaux qui y vivent.
Que ce soit en dispersant des graines (par la digestion), en se nourrissant d’autres animaux, en migrant ou en influant sur le cycle des nutriments, la faune sauvage contribue à l’équilibre des écosystèmes, à leur résilience et à leur capacité de stockage du carbone. Pourtant, le rôle des animaux est rarement pris en compte dans les politiques et les modélisations climatiques.
Cette semaine, alors que les discussions sur le climat se poursuivent à Bonn, en Allemagne, plus de 260 scientifiques renommés viennent de lancer le Consensus scientifique sur la faune et le climat, un vaste corpus de recherche analysant les liens entre faune sauvage, fonctions écosystémiques et atténuation du changement climatique.
Le Consensus réunit les conclusions de plusieurs centaines d’études qui montrent que les animaux sauvages influent, par leurs comportements naturels, sur le stockage du carbone et la résilience climatique. Les auteurs affirment que les politiques climatiques et les solutions fondées sur la nature sont incomplètes si elles ne prennent pas en compte le rôle de la faune sauvage dans le fonctionnement et la santé des écosystèmes.
Les scientifiques appellent les gouvernements à reconnaître explicitement la faune sauvage dans les politiques et les cadres climatiques, afin de contribuer à renforcer à la fois l’action climatique et la protection de la biodiversité.
Le Consensus s’accompagne d’études de cas du monde entier qui montrent comment de multiples espèces, des éléphants de forêt aux otaries, favorisent la résilience climatique et le stockage du carbone.
L’étude sur les dugongs en est un nouvel exemple éloquent. Des herbiers marins du Bahreïn à d’autres écosystèmes du monde entier, la faune sauvage fait sa part. Loin de se contenter de survivre, les animaux jouent un rôle essentiel pour permettre aux écosystèmes de fonctionner, de s’adapter et de produire des bénéfices vitaux pour les populations humaines.
Pendant trop longtemps, ces contributions ont été sous-estimées ou ignorées. Or, face à l’accumulation des preuves scientifiques, il ne fait aujourd’hui plus de doute que protéger la faune sauvage permet non seulement de préserver la biodiversité, mais aussi de renforcer les systèmes naturels qui favorisent la résilience climatique.
En protégeant des espèces comme les dugongs, nous protégeons également les processus naturels qui sous-tendent la santé des écosystèmes, leur résilience et leur capacité de stockage du carbone pour les générations à venir.
Matt Collis
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