La guerre aux braconniers est déclarée à Bouba Njida

Bouba Njida, 5 mars 2012 : Il est 9h10. Nos bagages sont bouclés. Notre survol aérien du parc ayant été interdit par le Général du BIR (Bataillon d’Intervention Rapide) de la Province du Nord sous peine de voir notre avion abattu, nous prenons la décision de partir ce matin. Nous sommes plusieurs à quitter la quiétude du campement de Bouba Njida où babouins et guibs harnachés nous ont gratifiés de leur présence chaque soir durant.

Alors que nous chargeons les bagages dans nos pickups, soudain, un coup de feu retentit, puis un second. En l’espace de quelques minutes, nous en comptons 63 tirés à moins de 3 km du campement, en direction du nord. C’est la stupeur. D’un seul coup nous réalisons que les braconniers que l’on pensait avoir été repoussés côté tchadien par le BIR sont là et que, de nouveau l’histoire se répète, des éléphants viennent de tomber sous leurs balles. Nous pensions que les carcasses que nous venions d’observer ces derniers jours seraient les dernières… mais il n’en est rien. La terre de Bouba Njida continuera de s’abreuver du sang de ses éléphants.

Les visages deviennent graves. Paul s’empare de son téléphone satellite pour informer le commandement du BIR. Les soldats, dont une troupe stationne derrière le campement, s’équipent, se rassemblent et partent au front, guidés par trois pisteurs de Paul, trois pisteurs qui nous ont guidés jusqu’aux carcasses les jours précédents, trois pisteurs que nous connaissons et pour lesquels nous nous inquièterons la journée entière… jusqu’à leur retour.

L’atmosphère est lourde. L’attente et l’impuissance sont un cocktail dévastateur. Le silence règne. Puis à 10h00 l’inéluctable se produit. Un premier accrochage entre les hommes du BIR et les braconniers nous parvient. 10 minutes d’échanges de tirs, c’est lourd, pesant, glaçant. L’hélicoptère Bell 412 du BIR se pose au campement, demande le cap de la zone de tir à Paul puis décolle de nouveau. Nous savons que la guerre contre les braconniers vient de débuter à Bouba Njida, mais sur la base de quelle stratégie ?

Un second accrochage durant 4 minutes résonne à 11h05. Des hommes mourront irrémédiablement. Les événements se précipitent. L’hélicoptère cherche des renforts à Rey Bouba lesquels seront hélicordés à 11h45, le BIR déploie une vingtaine d’hommes à 13h30 autour de notre campement et l’hélicoptère nous survole plusieurs heures durant, tentant de guider les troupes du BIR au sol dans leur traque aux braconniers en fuite.

16h30 sera l’heure du soulagement pour Paul et notre équipe car ses trois pisteurs sont de retour. C’est aussi l’heure d’un premier bilan faisant état d’un mort et deux blessés côté BIR, d’un mort côté braconniers, de 5 chevaux saisis, d’un sac de munitions saisi, d’un sac de petites pointes d’ivoire (issues de jeunes animaux) et de 8 paires de défenses trouvés. Les 63 coups de feu auront eu raison de 10 éléphants (2 adultes et 8 jeunes), leur ivoire n’ayant pas été prélevé par les braconniers surpris par le BIR. L’ironie de toute cette histoire est qu’en dépit des moyens d’identification de la zone de tir par hélicoptère, c’est un éléphanteau esseulé qui mènera les soldats d’élite du BIR vers ses congénères à terre donc vers les braconniers. Lui aussi périra mais de faim et de soif.   

Nous sommes au cœur de ce conflit dont l’élément déclencheur n’est autre que la demande insatiable des pays d’Asie pour l’ivoire…à des milliers de kilomètres de Bouba Njida.

Il est 19h00, le bruit des détonations encore en tête et le cœur lourd, il nous faut quitter BoubaNjida pour continuer notre combat contre ce commerce sanglant et abject dans les pays qui décident de l’avenir des éléphants et de ces hommes qui se battent en première ligne pour les protéger. Nous atteindrons Garoua à 1h00 du matin, anéantis, enfermés dans notre tristesse et avec cette conviction qu’acheter de l’ivoire tue.

Il y a urgence à mettre fin de manière durable et permanente au commerce de l’ivoire auquel cas, l’éléphant entrera au panthéon des espèces que nous n’avons pas voulu sauver alors que nous avions l’outil : la volonté politique.

CSB

Commentaires: 1

 
Anonyme
2 years ago

ca m'ouvre le coeur chaque jour depuis yaoundé. que faire ?

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