Recherche sur les éléphants d’Amboseli : le mystère de la famille EA

L’adorable Eloïse et ses grosses défenses croisées. Ses yeux sont mi-clos et elle paraît avoir sommeil, comme dans toutes les autres photos que j’ai prises d’elle.La famille EA est parmi les plus grandes à l’étude ici, à Amboseli. Elle compte actuellement 32 membres, dont quelques jeunes mâles qui ne sont pas encore autonomes et 15 femelles de plus de dix ans.

Eloïse est la matriarche et ses défenses croisées la rendent facile à repérer, même de loin. Cela dit, elle ressemble quand même grandement à Ella, la matriarche de la famille EB, et je vérifie donc à chaque fois qu’elle ne présente pas ce creux à l’oreille caractéristique d’Ella. J’arrive généralement à la reconnaître avec mes jumelles, sauf quand elle enfourne sa tête dans un bosquet de palmiers, ce qui semble être un de ses passe-temps favoris. C’est une éléphante remarquable. Elle a élevé avec soin tous ses éléphanteaux, qui ne comptaient pourtant que des mâles jusqu’en 2004. Cela signifie donc qu’il y a peu de femelles au sein de sa famille, et on la voit donc souvent en compagnie de ses nièces Edney et Elin et de leurs enfants. Ella est devenue la matriarche en 2006 à 42 ans, après la mort d’Estella, l’une des éléphantes les plus âgées d’Amboseli, morte à près de 70 ans.

Le reste de la famille EA appartient à la « matriligne » d’Estella, c’est-à-dire la descendance féminine (filles et petites-filles) dans une famille d’éléphants. Contrairement à Eloïse, Estella a eu beaucoup de femelles : quatre filles et sept petites-filles, ainsi qu’une arrière-petite-fille avant de mourir, et elles sont à présent toutes en âge de procréer. Estella a aussi eu des mâles, mais les « filles » sont vraiment au centre de la famille : Elfrida, Eclipse et Else, et leurs filles Euphemia, Eltonin, Edith et Eyadema. La deuxième fille d’Estella, Elvira, est morte durant la sécheresse de 2009, mais ses trois filles Eluai, Estefan et Entebbe lui ont survécu. L’arrière-petite-fille d’Estella, Edressa, complète la descendance féminine.

Elkana est un peu à part dans la famille : elle ne possède aucune parenté femelle et elle a perdu son premier éléphanteau lors de la sécheresse de 2009. Elle passe du temps avec les autres femelles de la famille, mais je n’ai pas encore remarqué une complicité particulière avec l’une d’entre elles. J’espère qu’elle aura bientôt une fille pour être bien entourée. Elle approche du terme de la gestation et, si elle est parmi les premières à mettre bas, elle deviendra très vite populaire car les autres jeunes femelles voudront toutes s’occuper de l’éléphanteau.

Par certains aspects, la famille EA est très facile à repérer car elle comporte des membres caractéristiques : Elfrida et Elkana n’ont qu’une défense, Elin a les mêmes défenses croisées qu’Eloïse, en plus petites, et Edney possède de jolies défenses incurvées vers l’avant, mais est née sans poil sur la queue. D’autres individus, en revanche, se perdent un peu dans la masse : les défenses d’Else sont épaisses, courtes et droites, mais c’est à peu près son seul trait caractéristique. Estefan et Eyadema se ressemblent beaucoup et je les ai inversés plus d’une fois, surtout quand les autres familles sont à proximité, et je n’ai pas encore trouvé un moyen de les différencier.

La famille EA est une famille « utile », car elle aime passer du temps dans les palmeraies d’Ol Tukai Orok, au centre du parc national Amboseli. Et comme le camp de recherche des éléphants est tout près, il est plus facile de l’observer. En revanche, elle n’est pas utile du tout si elle se tient à l’écart des grandes clairières, car je ne peux alors pas obtenir de données fiables, en raison du grand nombre d’individus hors de mon champ de vision.

Eclipse, une des seules jumelles d’Amboseli, est bientôt à terme. L’éléphanteau à côté d’elle est son fils de huit ans, Esposito.Par exemple, je peux parfaitement observer Eclipse et Estefan sans savoir où se trouve Eluai, partie cinq minutes plus tôt derrière un groupe de palmiers. Dans la palmeraie, il n’est pas aisé de savoir qui passe du temps avec qui, ou de deviner la répartition générale du groupe. Il est aussi pratiquement impossible de savoir si les déplacements sont initiés par les femelles ou s’ils répondent à un événement extérieur alarmant, ce qui est malheureusement très important dans l’étude soutenue par IFAW.

C’est encore plus agaçant quand on sait que la famille EA est pratiquement rattachée au camp. Je la vois presque tous les jours, que ce soit au petit déjeuner ou, comme maintenant, quand je travaille au camp dans l’après-midi. C’est vraiment délicieux d’entendre les éléphants manger en rythme, « swish-rrrripppp », et aussi très reposant. Toutefois, quand je compile les données collectées sur le terrain, je m’aperçois que les moments où je peux étudier la famille EA dans de bonnes conditions sont en fait très rares.

Malgré tout, j’aime vraiment beaucoup cette famille, même si ce n’est pas facile de la connaître. C’est une famille adorable et c’est vraiment extraordinaire de pouvoir lever les yeux de mon ordinateur pour voir passer Elfrida, qui se dirige vers le marais près du camp. Cette famille a une histoire hors du commun et a fourni des renseignements très précieux sur l’étude de long terme menée ici à Amboseli, depuis la réussite familiale d’Eloïse à l’âge avancé d’Estella, en passant par le fait qu’elle est la seule famille du parc à compter des jumeaux.

Eclipse est la sœur jumelle et, avec son frère Equinox, ce sont les 100e et 101e éléphanteaux nés lors du dernier baby-boom à Amboseli au cours des années 1979-1980. Enfants, ils se battaient tout le temps pour téter, et Equinox avait bien souvent l’avantage en raison de sa plus grande taille.

Eclipse aurait pu en souffrir, mais son intelligence l’a sauvée. Elle jouait jusqu’à l’épuisement avec son frère puis s’écroulait par terre pour dormir. Et, dès qu’Equinox sombrait dans le sommeil, elle se relevait et se dépêchait d’aller trouver sa mère pour pouvoir téter tout son soûl.

Désormais, Eclipse a 31 ans, un fils, une fille et une petite-fille, née en 2010. Après la sécheresse de 2009, nous n’attendions aucune naissance avant fin novembre cette année car la gestation des éléphante dure 22 mois, et il faut du temps pour que les femelles soient à nouveau en condition physique pour ovuler après une sécheresse. Mais Eclipse, au moment d’écrire ces lignes, est vraiment proche du terme et toute l’équipe d’ATE se demande si elle mettra bas avant cette date. Si c’est le cas, ce pourrait bien être des jumeaux ! Nous l’espérons tous, car cela fait déjà 31 ans que nous n’avons pas eu de nouveaux jumeaux à Amboseli.

Quoi qu’il en soit, j’ai hâte de partager avec vous le prochain chapitre de la famille EA.

--VF

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